Une datcha dans le Golfe · Emilio Sánchez Mediavilla

En ce dernier jour de 2022, je vous propose de mettre le cap sur Bahreïn. Dépaysement garanti!

Une datcha dans le Golfe (2022) est le récit des deux années que le journaliste espagnol Emilio Sánchez Mediavilla (1979) a passées, entre 2014 et 2016, à Bahreïn, petite monarchie du Golfe persique occupant à ce moment-là la 167ème place sur 180 dans le classement sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.

Minuscule archipel d’environ 1.2 millions d’habitants (en 2014) situé à proximité du Qatar et composé d’une trentaine d’îles dont beaucoup sont artificielles, Bahreïn est relié à l’Arabie saoudite par un pont de 25 kilomètres que seuls les ressortissants des deux pays ont le droit d’emprunter.

Le portrait social, culturel, politique et économique que brosse Emilio Sánchez Mediavilla de cette ancienne colonie britannique devenue indépendante en 1971 est passionnant et très instructif :

« A l’époque, je ne savais pas encore que Bahrein avait été une colonie britannique, le port le plus important du commerce des perles, un pionnier dans la découverte des puits pétrolifères, le centre financier le plus important du Moyen-Orient après la guerre de Beyrouth, le seul pays musulman -avec l’Iran, l’Irak et l’Azerbaïdjan- à majorité chiite, mais gouvernée par une monarchie sunnite, une société qui combinait la tolérance religieuse la plus avancée du Golfe avec des veines souterraines de rigorisme wahhabite et de rigorisme chiite, le champ de bataille parfait pour une guerre proxy (une de plus) entre les deux puissances locales, l’Arabie saoudite et l’Iran; je ne savais pas que Bahreïn avait été un précurseur de la lutte ouvrière dans le monde arabe, le premier pays de la région où des syndicats avaient été fondés et en même temps le pays qui accueillait maintenant un système d’exploitation capitaliste proche de l’esclavage; le premier pays musulman à dépénaliser l’homosexualité, le siège de la Cinquième Flotte américaine, le futur siège de la flotte britannique et de la plus grande cathédrale catholique du Moyen-Orient.« 

En usant d’un ton à la fois frais, drôle, et grave, le journaliste espagnol nous raconte le royaume de Bahreïn tel qu’il l’a vécu en tant qu’expatrié occidental évoluant dans un premier temps dans le quartier d’Adliya, le quartier des bars et des restaurants, un endroit accueillant bien qu’excessif et kitsch représentant « une hallucination bien pratique » pour les expatriés occidentaux mais aussi pour le gouvernement pouvant se prévaloir de « tolérance et de relâchement des moeurs » ou encore pour les riches Saoudiens qui peuvent, en empruntant tout simplement le pont reliant les deux pays, « respirer hors de leur prison », avant de s’installer avec sa compagne Carla dans leur datcha, une maisonnette dans un village du secteur nord de l’île principale, un endroit « où on pouvait encore imaginer, en faisant de gros efforts, ce paysage de potagers et de palmeraies qui, (…), s’étendait sur une grande partie de l’île avant que le gouvernement ne rase tout. »

Fort de son amitié avec de nombreux Bahreïniens et de son regard de journaliste aguerri, l’auteur décortique le fonctionnement de cette petite monarchie du Golfe et en explique ses nombreux excès, contrastes et contradictions.

Il évoque ainsi, entre autres, les nombreuses discriminations envers notamment la majorité chiite et les très nombreux travailleurs asiatiques considérés comme des esclaves qu’on humilie et piétine sans aucune réserve et auxquels on retire tout naturellement les passeports. Il compare les sociétés saoudienne et bahreïnienne, cette dernière représentant un vent de liberté fort appréciable pour les riches Saoudiens qui envahissent l’île tous les week-ends pour décompresser, revient sur les contestations de la Place de la Perle en 2011 nées suite aux printemps arabes qui ont embrasé l’Afrique du Nord à partir de décembre 2010, raconte l’invasion saoudienne de mars 2011 et la répression féroce qui a suivi, l’incarcération et parfois la torture des activistes et opposants politiques, l’absence de liberté de presse ou encore les nombreuses frasques de la famille royale.

Une datcha dans le Golfe est un récit édifiant et passionnant tant sur les plans social et culturel qu’économique et politique.

Note : 4.5 sur 5.
Métailié, mai 2022, 204 pages.

Una dacha en el Golfo (2020)
Trad. Myriam Chirousse




© Albert Alia / Pixabay

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