J’ai frôlé l’abandon de ce monument de la littérature américaine après seulement cent trente pages en raison d’une nouvelle traduction qui ne me convenait pas (Gallimard, 2022*). Heureusement, j’avais sur mes étagères une édition plus ancienne basée sur la première traduction française de 1947…
Paru aux Etats-Unis en 1939 et lauréat du Prix Pulitzer et du National Book Award une année plus tard, Les raisins de la colère est une oeuvre majeure de la littérature américaine, un roman social profondément engagé et à la portée universelle dans lequel John Steinbeck (1902-1968) dénonce les ravages du capitalisme à travers le périple d’une famille de fermiers pauvres de l’Oklahoma jetée sur les routes comme des milliers d’autres suite à leur expropriation.
La famille Joad incarne l’une de ces innombrables familles paysannes qui ont tout perdu suite à la crise économique et décident de partir chercher fortune en Californie. Après avoir entassé leurs maigres possessions dans un vieux camion déglingué, les Joad entament, comme des dizaines de milliers d’autres émigrants agricoles, leur long périple vers la terre promise où ils pensent trouver du travail en suffisance pour se reconstruire et envisager sereinement l’avenir. Ils rêvent en toute modestie de s’installer dans une petite maison blanche et de travailler la terre, aussi belle que fertile. Mais les espoirs s’amenuisent au fur et à mesure que les Joad s’approchent de la terre promise et le rêve tourne au cauchemar.
En situant son roman dans les années trente, une décennie doublement marquée par la Grande Dépression et le Dust Bowl sévissant notamment en Oklahoma, au Kansas et au Texas, Steinbeck décrit avec minutie et réalisme les conséquences de la crise économique et de la catastrophe écologique et agricole sans précédent qui ont provoqué l’exil massif des travailleurs les plus pauvres et les plus vulnérables de la société américaine. D’une écriture à la fois lyrique et rugueuse et en se plaçant au plus près des laissés-pour-compte, il dit la mécanisation du travail et la surexploitation des sols, l’appauvrissement et l’extrême vulnérabilité des travailleurs de la terre face à l’impitoyable rouleau compresseur que sont les banques, la déshumanisation et l’exploitation sans scrupules des travailleurs migrants, le rejet et la grande violence auxquels les Oakis sont confrontés au quotidien, leurs conditions de vie déplorables. Et la famine, encore et toujours.
Les raisins de la colère est un roman poignant et magnifiquement écrit, un roman qui ne peut que profondément et durablement marquer.
A lire et à relire.
*PS. Un petit mot sur la nouvelle traduction parue chez Gallimard en 2022 et disponible depuis peu au format poche : je n’ai rien contre les traductions révisées proposant des textes se voulant plus modernes et fluides mais il y a des limites. Et la limite pour moi fut franchie lorsque le nouveau traducteur a choisi de recourir, dans les dialogues, à du vocabulaire et des expressions totalement anachroniques. Imaginez un vieux bonhomme illettré ayant vécu toute sa vie dans une ferme au fin fond de l’Oklahoma s’exclamer (dans les années trente donc) : « j’ai les crocs! » Puis sont arrivés les « il est un peu siphonné », « pépé se serait tellement bidonné » et autres « il se poile tellement qu’il se déboîte la hanche »… Je n’y ai pas cru une seconde et ai donc préféré arrêter les frais pour lire la traduction française d’origine qui reste selon moi bien plus crédible et dans l’air du temps…

639 pages.
Grapes of Wrath (1939)
Traduit de l’anglais (USA)
par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau
© Photo Pixabay
Lecture commune avec Ingannmic, Keisha et Je lis je blogue.



Quel roman en effet ! Il m’avait bouleversée et éblouie. Un incontournable !
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Un roman bouleversant et éblouissant, tu as trouvé les mots parfaits!
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La nouvelle traduction m’a impressionnée : qu’est-ce qui t’a gênée ?
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J’ai eu du mal avec certains dialogues et certaines expressions que j’ai trouvées très anachroniques. Je l’explique en fin d’article avec quelques exemples à la clé.
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Ah pardon, j’avais manqué cette partie ci de ton billet ! J’avais échangé avec le traducteur pour mes études et il m’avait longuement parlé de ce travail sur les expressions et le langage qu’il avait eu du mal à trouver et pour lequel il s’était beaucoup renseigné.
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Le début de ton billet m’a fait peur… je me demandais comment on pouvait abandonner ce roman en cours de route, mais avec ton explication je comprends mieux… quel manque de pertinence en effet, je crois que j’aurais fait comme toi…
Je l’ai personnellement relu dans ma vieille édition achetée lorsque j’étais au lycée, et le plaisir a été d’autant plus intact que je n’en avais gardé quasiment aucun souvenir (bon, il faut dire que ma première lecture remonte à quelques décennies…).
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C’était plutôt mal parti en effet mais je sentais que ma gêne était liée à la traduction -ou disons plutôt à un certain choix de vocabulaire- et pas au texte en lui même. Je ne dis pas du tout que cette nouvelle traduction est mauvaise, loin de là, mais pour ma part je n’ai pas adhéré aux dialogues, trop modernes à mon goût. A part quelques expressions un peu étranges (le fameux « j’ai les crocs » de 2022 était en 1947 « j’ai des creux dans le ventre »), j’ai préféré la traduction de 1947 qui n’a, selon moi, pas mal vieilli du tout. Merci pour cette très belle LC.
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je ne me souviens plus, mais il me semble que l’ancienne traduction en poche était moins confortable pour les yeux (ou alors je vieillis terriblement) Bref, j’ai lu dans la version nouvelle, tant pis… (la VO? pas moyen ^_^)
Mais quel roman!!!!!
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Je confirme: la police de l’ancien poche est riquiqui… Le nouveau poche 2024 compte quant à lui une petite trentaine de pages de plus, c’est toujours ça de pris. J’avais lu « Des souris et des hommes » en VO il y a très longtemps mais il était beaucoup plus court. J’aurais mis une plombe à lire ce pavé en VO et je n’aurais certainement pas compris l’argot non plus.
Un grand roman, je suis bien d’accord!
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L’éternel problème des retraductions pas toujours au top.
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C’est rare que je bloque sur une (re)traduction mais dans ce cas précis certains dialogues sonnaient vraiment faux, pour moi du moins. Le reste du texte ne m’a pas gênée mais je n’ai malheureusement pas su faire abstraction de ces anachronismes. J’ai donc préféré revenir à l’ancienne traduction.
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Keisha semblait convaincue par la nouvelle traduction, si je le relis ce sera donc dans l’ancienne traduction car je pense être gênée par l’argot actuel dans la bouche de paysan du début du siècle
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C’est vraiment le langage oral qui m’a gênée, je n’ai rien à dire sur le reste du texte. Je n’ai rien contre l’argot mais il faut qu’il corresponde à l’époque à laquelle il est utilisé!
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ton billet fait peur, mais finalement non, j’aurais bien aimé vous suivre pour cette aventure, mais j’ai trop de boulot ces temps-ci. Je vais le lire de toute façon en anglais mais je te rejoins sur la traduction. J’ai comme tu sais relu quelques Erskine (début du 20è Siècle) et ça m’aurait effectivement choqué de voir ces personnages tenir des propos anachroniques 🙂
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Je comprends, chaque chose en son temps. Pour lire un Steinbeck, il vaut mieux avoir l’esprit tranquille d’ailleurs pour pouvoir le savourer comme il se doit. Je pinaille peut-être trop mais j’ai vraiment bloqué sur certaines expressions et après c’était malheureusement trop tard et le train est parti sans moi. L’ancienne version m’a sauvée, ouf!
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as-tu eu le loisir d’écouter l’album de Springsteen « Tom Joad » ses chansons sont superbes et je pense toujours du coup au roman de Steinbeck.
Ayant été la traduction, je te rejoins sur ta pinaillerie 😉
PS : ta photo est superbe
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C’est intéressant cette question de traduction. Je me demande ce qui me choquerait le plus, un vocabulaire vieillot ou trop moderne… et si j’ai bien compris, le lire en vo semble fort compliqué. En fait, il faudrait une édition bilingue !
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J’ai lu il y a longtemps « Des souris et des hommes » en VO et je crois me souvenir que j’avais parfois eu un peu de mal à comprendre l’argot, mais il était nettement plus court. Autant dire que la lecture en vo de ce pavé qu’est « Les raisins… » s’annonçait ardue pour cette fois (manque de temps, semaines chargées). Mais je pense quand-même acheter une version en anglais car j’aimerais le relire dans quelques années. Lire la VO avec la traduction sous le coude est une bonne idée effectivement.
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C’est intéressant de pouvoir comparer les deux traductions. Pour ma part, je lis ce roman pour la première fois et ma bibli propose uniquement la nouvelle version. Le traducteur explique ses choix en prologue (notamment concernant la traduction des mots et expressions argotiques).
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J’ai rendu la nouvelle traduction à la BM immédiatement après mon abandon et ne me souviens pas avec précision du prologue. Il me semble toutefois avoir lu quelques remarques à propos de la reprise de certaines incohérences dans le texte original et de son choix de supprimer les ellipses et les apostrophes dans les dialogues pour davantage de clarté. Je comprends ces choix, même si à titre personnel les élisions et donc les apostrophes ne m’ont jamais gênée. Ce que je comprends moins par contre c’est son choix d’utiliser des expressions familières du XXIème siècle dans un roman qui se déroule dans la première moitié du XXème…
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C’est dommage car j’ai rendu aussi le livre à la bibli (il y a un délai aussi en version numérique). J’avoue que j’ai un peu oublié le détail de ses explications.
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Eh bien heureusement que tu avais l’ancienne édition sous le coude ! Tu serais passée à côté d’un (visiblement) pur plaisir de lecture et cela aurait été dommage. Comme quoi la traduction a vraiment son importance ! Je n’ai pas encore lu ce roman de Steinbeck, mais je m’y collerai en VO.:)
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Oui, quelle chance! J’aimerais bien le relire en anglais à l’avenir mais qqch me dit qu’il faudra quand-même avoir la traduction française sous la main… 😅
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Bonjour
Bravo pour cette lecture commune menée à bien après bifurcation vers une traduction qui vous convient mieux!
Je conçois tout à fait qu’on puisse préférer la traduction à laquelle on est éventuellement habituée depuis plusieurs décennies sans trouver utile de se mettre « à la mode du temps » – ce à quoi les primo-lecteurs seront moins sensibles. Il faudra que j’arrive à jeter un coup d’oeil (par curiosité) sur ce que dit le nouveau traducteur de ses choix éditoriaux et de vocabulaire.
A part ça, je confirme la bonne prise en compte de votre billet pour le challenge Les épais de l’été. Je vous suggère de prévenir Sibylline pour Les pavés de l’été, par un mail sous son propre billet récapitulatif…
(s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola
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Bonjour et merci pour votre commentaire. C’était une primo-lecture pour moi aussi mais il est vrai que j’ai lu plusieurs autres auteurs dans des « vieilles » traductions par le passé et je n’en ai jamais été gênée. Merci pour la suggestion, je suis allée déposer mon lien également chez Sibylline.
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