À l’ombre des loups · Alvydas Šlepikas

Pour la troisième année consécutive, Eva, Patrice et Goran (Et si on bouquinait un peu? & Des livres et des films) nous ont donné rendez-vous en mars pour mettre à l’honneur la littérature de l’Europe centrale et orientale. Si je connaissais leur « Mois de l’Europe de l’Est », je n’y avais encore jamais participé. C’est dorénavant chose faite! Pour ma première incursion littéraire à l’Est, j’ai choisi un pays balte: cap sur la Lituanie!

À l’ombre des loups (2020) est le premier roman terriblement poignant du dramaturge, scénariste, acteur et metteur en scène lituanien Alvydas Šlepikas. Ce roman est né de sa volonté de mettre en lumière l’histoire dramatique et encore largement méconnue des enfants-loups, les « Wolfskinder », ces milliers d’enfants allemands qui se sont réfugiés en Lituanie à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour tenter d’y survivre.

En cet hiver 1945-1946 dans un village de la Prusse orientale occupé par l’Armée soviétique, les temps sont extrêmement durs. Privés de leurs logements, brisés par la faim, le froid, la cruauté et les humiliations quotidiennes, les femmes et les enfants ne survivent que très difficilement dans la promiscuité et le dénuement le plus total. Poussés par un fort instinct de survie, de nombreux petits Allemands, seuls ou en petits groupes, se décident alors à franchir le fleuve Niémen qui, à proximité de leur village, fait office de frontière naturelle entre la Prusse et la Lituanie, ce pays qui symbolise un avenir meilleur.

En s’inspirant du témoignage d’anciens enfants-loups, Alvydas Šlepikas retrace successivement le dangereux périple d’un frère et d’une soeur qui tentent, chacun de leur côté, de survivre dans un pays qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne comprennent pas la langue.

À l’ombre des loups est un roman d’une infinie tristesse, un roman qui vous prend à la gorge et vous brise le coeur.

C’est la famine. Atroce. Inhumaine. C’est avaler goulûment les bourgeons gelés des tilleuls et en ronger l’écorce, se battre avec la rage du désespoir pour espérer pouvoir récupérer quelques vulgaires épluchures de patates jetées à même le sol par les Russes méprisants. C’est se surprendre à voir en un chat une viande comme une autre, se demander si les corbeaux se mangent. C’est tuer et manger des rats, des rats que les mères font passer pour des lapins nourris aux pommes du paradis.

C’est le désespoir, la douleur, l’épuisement et la peur. Ce sont des mères prêtes à vendre l’un de leurs enfants pour pouvoir sauver les autres. Ce sont des enfants contraints de grandir bien trop vite pour remplacer les pères absents, des enfants décidant de rejoindre, souvent seuls, un pays inconnu pour pouvoir espérer ramener de quoi nourrir leur famille.

Mais ce sont des lueurs d’humanité, de générosité et de solidarité aussi. Ce sont des Lituaniens qui, avec un bol de soupe ou un morceau de pain, accueillent l’espace de quelques heures ou de quelques jours ces enfants vulnérables et entièrement livrés à eux-mêmes. C’est la bienveillance dans un sourire, dans une offre de travail ou dans un permis de voyager russe. C’est l’amour enfin. L’amour au mépris de tous les risques. L’amour quitte à se faire déporter en Sibérie.

Flammarion, 240 pages, janvier 2020

Mano vardas – Marytė
Trad. Marija-Elena Baceviciut




Photo by lloorraa on Pixabay

8 réflexions au sujet de “À l’ombre des loups · Alvydas Šlepikas”

  1. Merci beaucoup pour ta participation 🙂
    J’ai feuilleté ce livre dans une librairie et j’ai lu au hasard quelques passages dont celui sur une mère qui tente de vendre son enfant (pour pouvoir sauver les autres). Je n’ai pas pu l’acheter. Ça doit être un livre extrêmement dur. Mais je suis heureuse que tu en parles, pour ne pas oublier ces enfants et ces atrocités.

    Aimé par 1 personne

  2. Un grand merci pour cette première contribution au Mois de l’Europe de l’Est. Quelle belle chronique ! C’est un titre que j’avais hésité à retenir, tant le sujet était intéressant. Merci de l’avoir mis en avant, ce qui permet de garder un témoignage sur cette époque si difficile.

    Aimé par 1 personne

  3. « Le Mois de l’Europe de l’Est » est vraiment une excellente initiative littéraire permettant d’élargir nos horizons, j’aimerais dorénavant essayer de participer plus souvent à ce genre de « défis ». Je suis ravie d’apprendre que mon article vous paraît utile, merci bcp pour votre petit mot!

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