La race des orphelins · Oscar Lalo

Un raz-de-marée dans ma vie et mon coeur de lectrice!

J’ai lu La race des orphelins (2020) d’Oscar Lalo une première fois il y a trois semaines. Gorge et ventre noués, du début à la fin. Je l’ai ensuite posé dans un coin avant de le reprendre il y a quelques jours car je souhaitais -je l’espérais-, en faire une deuxième lecture plus « froide », plus « intellectuelle ». Peine perdue. Encore une fois je suis ressortie de ce livre totalement sonnée. Lessivée. Fracassée.

Comment construire une vie lorsque les fondations sont inexistantes? Grandir lorsqu’on n’a pas de figures parentales auxquelles s’identifier et se raccrocher? Lorsqu’on est dénués de racines, d’identité? Comment se défendre, se relever, se redresser, avoir confiance et assumer son histoire lorsqu’on ne suscite que haine, rejet et indifférence? Lorsqu’on est condamnés à vie, jugés coupables aussitôt nés? Lorsqu’on vit malgré soi avec la honte et une éternelle culpabilité concernant des actes dont on n’est nullement responsables? Comment exprimer le vide, l’inconnu, l’ignorance la plus totale? L’injustice, la douleur, la honte, la solitude, lorsque la parole est tue, ignorée, condamnée?

Comment dire l’indicible, comprendre l’incompréhensible?

Dans son deuxième roman, La race des orphelins (2020), Oscar Lalo se penche avec une humanité bouleversante et sans aucun pathos sur la tragédie du Lebensborn Programm, la deuxième étape de la solution finale et l’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.

« On faisait pas l’amour… on faisait des Allemands ». Hildegard Müller est issue d’une fabrique à bébés parfaits, elle est le fruit d’une « collaboration horizontale », d’une procréation « assistée, ordonnée, subie ». Elle est la rescapée de l’une des trente-quatre maternités SS qui ont fonctionné dès 1935 et pendant près de dix ans dans le plus grand secret dans l’Allemagne nazie mais également dans d’autres pays européens. Le double objectif de ces maternités, ces Lebensborn, ces « fontaines de vie » -quelle cruelle ironie!- ces camps de la vie supervisés par Himmler était de mettre un terme aux huit cent mille avortements annuels qui rendaient fou Hitler et de créer la « race première », la race supérieure parfaite.

« J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie. »

« Ma vie est une nuit, ce journal pour voir le jour ». Hildegard Müller a septante-six ans lorsqu’elle ressent le besoin irrépressible de se libérer de son passé d’orpheline de parents vivants, inconnus, interdits, et de faire enfin la paix avec son enfance, cette enfance étouffée dont la flamme jamais éteinte la brûle encore. Condamnée à la peine capitale, rejetée toute sa vie durant, elle veut enfin « faire tomber le mur du silence », parler du passé pour ressusciter et « survivre à sa naissance ».

« J’ai longtemps rêvé que l’histoire de ma naissance exhibe ses entrailles. Quelle que soit l’odeur qui en surgisse. La pire des puanteurs, c’est le silence. »

« Sa plume, c’est ma canne ». Pour témoigner, elle a engagé un scribe suisse -un SS d’un autre type- qui en lui lisant des livres et en lui montrant des films, la guide et l’assiste dans la compréhension de son histoire en traduisant, en français, « les silences et les nuits ». Rédigé sous la forme d’un journal intime, La race des orphelins est à l’image de la vie de sa narratrice: déstructuré. Les pages ne comportent très souvent que de petits paragraphes -mais ô combien intenses et percutants!-, les chapitres sont inexistants et les pensées qui se répètent parfois sont jetées pêle-mêle sur le papier, dans le désordre. Comme la mémoire et la vie désordonnées de Hildegard Müller.

« Etre nés parfaits nous a cassés « . En tant que fille de SS et de collabo, Hildegard Müller porte un double fardeau, une double hérédité monstrueuse: celle d’être jugée responsable, sinon complice, du crime de ses parents. Et la sentence est sans appel.

« L’incinération de la mémoire engendre cette écriture du vide ». La quête identitaire de Hildegard est jalonnée de nombreuses difficultés dont la principale est liée au caractère ultra-secret du Lebensborn Programm et à la destruction administrative qui en a résulté. L’autre problème, plus personnel, réside dans la très délicate question de l’interdépendance monstrueuse entre l’extermination d’une part et la procréation de l’autre, entre les victimes des camps de la mort et celles des camps de la vie. La race des orphelins.

« Une fosse commune de mémoires annihilées ». Le statut de victimes a été refusé aux dizaines de milliers d’enfants issus des Lebensborn, encore et toujours assimilés à l’infamie, l’abomination, la barbarie nazies. Leurs souffrances ont été oubliées, leur existence niée, occultée non seulement par l’Allemagne mais également par les démocraties européennes qui ont préféré passer sous silence ces affreuses et fort dérangeantes réalités.

La race des orphelins. Un livre coup de poing d’une puissance inouïe.

A lire absolument.

Belfond, 288 pages, août 2020.

Note : 5 sur 5.

© Bundesarchiv B 145 Bild-F051638-0061, Lebensbornheim, Säuglingszimmer.jpg

8 réflexions au sujet de “La race des orphelins · Oscar Lalo”

  1. je suis entièrement d’accord, ce roman m’a bouleversée, je l’ai beaucoup aimé et depuis j’essaie de trouver des ouvrages sur les Lebensborn (je me laisserais bien tenter par celui de Boris Thiolay …
    je connaissais l’existence des Lebensborn mais j’ignorais qu’il y en avait ailleurs qu’en Allemagne notamment en France et en Belgique ..

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  2. j’ai vu, il y a fort longtemps, un long documentaire sur ces enfants, plusieurs témoignaient. C’est effectivement horrible. Je viens de finir la lecture où un adolescent apprend qu’il est né d’un programme qui incitait les « génies » à faire don de leur sperme… Ce n’est pas pareil, mais j’ai été longtemps passionnée par ces grand-mères dont les enfants ont disparu pendant la dictature chilienne et dont les bébés nés pendant leur détention ont été données à des familles militaires. Bref, il y a tant d’histoires !

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, il y en a tant, beaucoup trop. Je ne peux même pas imaginer ce que peuvent ressentir ces enfants lorsqu’il apprennent qu’ils sont issus d’une sélection, de manipulations eugéniques…
      Tu parles de « Presque génial » de Benedict Wells? Tu as aimé cette lecture? Tu dois absolument lire « La fin de la solitude »!

      J'aime

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