Les déracinés · Catherine Bardon

C’était très mal parti. Les cents premières pages de cette saga à succès cumulaient les défauts: une romance à m’en hérisser le poil, une voix narrative masculine peu convaincante et un style d’écriture simpliste. Je m’étais déjà résignée à abandonner Les déracinés dans la première boîte à livres venue lorsqu’au détour d’un chapitre je me suis, à ma très grande surprise, laissée emporter au point d’engloutir les six cent cinquante pages restantes en trois jours!

Dans Les déracinés (2018), le premier volet d’une grande fresque romanesque dont le quatrième et dernier tome paraît ces jours, la romancière française Catherine Bardon couvre trente ans de la vie très mouvementée d’un jeune couple de Juifs autrichiens ayant dû fuir leur Vienne natale après l’Anschluss.

En alternant narration à la première et à la troisième personnes et des extraits de cahiers personnels, elle nous plonge dans l’histoire bouleversante de Wilhelm Rosenheck, fils d’imprimeur et journaliste débutant, et d’Almah Kahn, fille d’un richissime chirurgien et dentiste en devenir, depuis leur rencontre à Vienne en 1931 jusqu’au tragique accident sur une île des Caraïbes en 1961.

C’est dans une tension narrative permanente que l’autrice aborde, à travers le vécu d’Almah et Wil, la longue descente aux enfers des Juifs d’Autriche depuis les changements politiques majeurs survenus en Allemagne au début des années trente jusqu’à l’Anschluss puis la Nuit de Cristal en novembre 1938. Le contexte historique est passionnant et Catherine Bardon a très bien su restituer le climat de plus en plus hostile, l’ambiance de plus en plus délétère régnant à Vienne, cette ville au rayonnement international longtemps réputée pour sa très grande richesse culturelle et intellectuelle. Dans cette ville en pleine déliquescence gangrenée par l’idéologie nazie, l’intelligentsia viennoise est de plus en plus acculée: les suicides et les départs précipités à l’étranger sont nombreux. Après avoir longtemps refusé d’envisager leur départ, la Nuit de Cristal marque finalement pour Almah et Wil le début d’une longue et douloureuse errance.

Catherine Bardon a choisi de situer l’essentiel de son roman loin de l’épicentre européen et de construire son intrigue autour d’un épisode méconnu de la Deuxième Guerre mondiale: l’émigration des Juifs d’Europe en République dominicaine. Connaissant bien l’île pour y avoir longtemps vécu, elle rappelle les terribles prémisses -la Conférence d’Evian et la fermeture des frontières internationales- de ce projet historique porté par le dictateur dominicain Rafael Trujillo qui en offrant cent mille visas aux Juifs persécutés visait une certaine légitimité politique sur la scène internationale tout en poursuivant d’autres desseins nettement moins avouables. Quelle ironie du sort pour ces nouveaux arrivants!

Si l’amour et l’amitié occupent une place centrale dans Les déracinés, Catherine Bardon aborde également, à travers la Shoah, les questions universelles et très douloureuses des crimes contre l’humanité, la crise de l’immigration, l’exil, le deuil et la culpabilité du survivant ainsi que les traumatismes et la difficile reconstruction après avoir vécu et/ou échappé à l’horreur.

Bien que le contexte historique et les nombreux thèmes abordés m’aient captivée, je dois émettre un bémol concernant la voix narrative de Wil qui manquait selon moi d’intensité et de crédibilité en plus d’appartenir à un personnage que j’ai trouvé fade, geignard et à la fin franchement antipathique. Je n’ai pas compris le choix de l’autrice de privilégier la voix de ce personnage masculin au détriment de celle de la flamboyante Almah…

Ceci dit, j’ai passé avec ce roman un bon moment de lecture et je n’hésiterai pas à lire la suite, L’américaine.

Note : 3 sur 5.
Pocket, 768 pages, mars 2019.



Photo © David Mark / Pixabay

16 réflexions au sujet de “Les déracinés · Catherine Bardon”

  1. Bon bah au moins je suis prévenue.. il est sur mes étagères et je t’avoue qu’entre ton bémol et le commentaire de Mumu, je ne suis pas certaine de l’en sortir tout de suite (à moins que mon exemplaire ne finisse dans une boîte à lire avant même de l’avoir entamé !! ?).. quand on a une PAL gigantesque, on devient un peu exigeante..
    Ingannmic

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    1. Une fois toute la romance (rencontre, fiançailles, mariage) derrière moi, j’ai vraiment bien aimé. Le contexte historique y était pour beaucoup (même si cela reste très romanesque) car l’écriture reste très simple. Quant au choix de la voix narrative, il me laisse perplexe.
      Le point positif, c’est que j’ai maintenant très envie de lire Zweig, Roth, Schnitzler… Et ça tombe plutôt très bien pour les feuilles allemandes 🙂

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      1. la personnalité de la fille est terne par rapport à celle de Wil et Alma… Elle n’a pas envie de grandir, ça se comprend car trouver sa place avec des parents qui ont une aura, c’est compliqué…
        Heureusement dans le T3 on la voit « grandir » trouver sa voie…
        De temps en temps on a besoin de douceur, alors romance ou pas…. Je lirai le T4

        Aimé par 1 personne

  2. bon j’avoue que j’ai bien rigolé en lisant ton billet, quel faux départ comme quoi il faut toujours insister un peu. Pour ma part, ayant aussi envie de lire un peu plus de romans historiques sur l’Europe centrale, j’ai opté pour deux autres auteurs – on verra bien ! bon, tu peux j’espère trouver le deuxième à un petit prix vu l’avis mitigé d’Eve-Yeshé

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    1. Je me vois encore soupirer et lever les yeux au ciel… L’écriture est vraiment très, très simple mais le rythme est plaisant et je suis toujours friande d’informations historiques. Je doute qu’il te plairait par contre.
      Au vu du commentaire d’Eve, je vais me contenter d’emprunter le T2 à la BM (il est disponible, comme le T3 d’ailleurs).

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