Lilas rouge · Reinhard Kaiser-Mühlecker

J’avais débuté la lecture de cette fresque familiale monumentale en novembre 2022 mais le temps m’ayant manqué pour terminer les six cent vingt pages de la version originale allemande dans les temps impartis, je l’avais reposée avec l’objectif de la reprendre en novembre 2023. C’est maintenant chose faite grâce à une lecture commune dans le cadre des « Feuilles allemandes ».

Avec Roter Flieder (2012) – Lilas rouge (2021), son quatrième roman qu’il a écrit à tout juste trente ans, l’écrivain autrichien Reinhard Kaiser-Mühlecker (1982) signe une fresque familiale, historique et sociale remarquable dans laquelle il nous plonge de façon très immersive dans le quotidien de quatre générations d’agriculteurs autrichiens, depuis la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à l’adhésion de l’Autriche à l’Union Européenne au milieu des années nonante.

En un peu plus de six cents pages découpées en cinq parties, il raconte la famille Goldberger depuis la fuite du patriarche Ferdinand de son village de la Haute-Autriche par une sombre nuit au début des années quarante jusqu’au départ à Vienne de son arrière-petit-fils Ferdinand cinquante ans plus tard. A travers quatre générations d’hommes et de femmes ployant sous le terrible poids du silence, il évoque le passé nazi de l’Autriche et les répercussions dramatiques de cet héritage sur les générations futures.

Lilas rouge est l’histoire d’une terrible malédiction qui, selon les croyances, ne prendra fin qu’après s’être abattue sur sept générations de Goldberger. Que s’est-il donc passé pour que Ferdinand, le patriarche et chef de section du parti nazi, doive fuir de toute urgence son village sur une carriole en emmenant avec lui sa fille muette et traumatisée, un bouquet de lilas dans les bras? Que s’est-il donc passé pour que son fils Ferdinand, en rentrant du front une fois la Guerre achevée, mette tout en oeuvre pour arracher à son père la nouvelle ferme qu’il a si brillamment réussi à faire prospérer dans son nouveau village, à Rosental? Que s’est-il donc passé pour que son petit-fils Paul se voit contraint de fuir Rosental en coupant tous les liens avec le clan Goldberger et de s’exiler dans un village reculé quelque part au fin fond de la Bolivie? Et son arrière-petit-fils, pourquoi n’a-t’il pas grandi avec les Goldberger? Lilas rouge est l’histoire d’une malédiction qui frappe durement, irrévocablement, chaque nouvelle génération. C’est l’histoire de secrets inavouables, de non-dits et du poids terrible du silence. Un silence qui oppresse, encore et encore. Inlassablement.

Lilas rouge est également et surtout une plongée extrêmement précise et immersive dans le monde de la paysannerie autrichienne. Etant issu d’une longue lignée d’agriculteurs et cultivant lui-même la terre, Reinhard Kaiser-Mühlecker analyse le monde rural et son évolution sur un demi siècle, décrit avec beaucoup de minutie et de réalisme le quotidien des agriculteurs dont la vie et la survie sont rythmées par les saisons, leur dur labeur mais également leur profond attachement à la terre.

Enfin, et d’un point de vue formel, Lilas rouge est un roman de facture classique d’une très grande richesse à la fois lexicale et syntaxique. La langue est élégante et parfaitement maîtrisée, un peu exigeante parfois. La langue allemande peut en effet rapidement se révéler complexe, tout particulièrement lorsque plusieurs propositions subordonnées de types divers sont utilisées simultanément dans une même (très longue) phrase. L’auteur recourant par exemple assez fréquemment aux subordonnées participiales, elles-mêmes parfois enchâssées dans des subordonnées relatives, il m’est arrivé de devoir procéder par étapes en isolant les phrases principales pour pouvoir en extraire le sens. Toute une aventure, merci à mes études de latin! Si certaines pages sont un peu plus ardues que d’autres, Lilas rouge reste une très bonne lecture et Reinhard Kaiser-Mühlecker un auteur que je relirai volontiers.

Je prévois d’ailleurs de lire Schwarzer Flieder (2014) – Lilas noir (2023), la suite et fin de l’épopée des Goldberger, pour les « Feuilles allemandes 2024 ». Si vous souhaitez vous joindre à moi, n’hésitez pas.

Note : 4 sur 5.

Lilas rouge a également été lu par Marilyne, Keisha et Patrice.

Fischer, août 2014, 622 pages.



Photo © Pixabay
Les feuilles allemandes, 8ème lecture.

9 commentaires sur “Lilas rouge · Reinhard Kaiser-Mühlecker”

  1. Est ce en langue allemande que les phrases sont difficiles à comprendre ou en traduction? Parfois la langue traduite est plus simple à lire que la langue originale.

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    1. En allemand. La traduction française est bien plus longue que la version originale (env. 70 pages de plus), ce qui laisse effectivement supposer une lecture plus facile en français car il existe des tournures syntaxiques en allemand intraduisibles telles quelles en français. Le français nécessite bcp plus de mots que l’allemand pour dire la même chose. La traduction, semble-t-il, est excellente.

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  2. Je confirme que la lecture en français coule toute seule, mais l’écriture reste fort belle. Bravo au traducteur. J’espère que lilas noir arrivera à la bibli d’ici 2024!
    L’auteur parle extrêmement bien des travaux agricoles comme dans l’ancien temps, et leur évolution. Cette histoire de ‘malédiction’, pourquoi pas, mais je laisse côté. Ah ces taiseux! ^_^
    Je suis passée trop tôt ce matin, voilà que j’arrive, j’en profite pour donner le lien de participation
    https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2023/11/lilas-rouge.html

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  3. Très heureux de voir que nos avis se rejoignent ! Je suis d’accord avec ce que tu dis de ce livre, le poids des silences, le témoignage sur le travail de la terre, le style… Une très belle découverte ! Je réponds présent pour une lecture commune en 2024 !

    PS : seulement 620 pages pour la version allemande ??? Je vois que certains choisissent la facilité 🙂 !

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