Alpinistes de Mao · Cédric Gras

Après le passionnant et très instructif Alpinistes de Staline (2020) pour lequel Cédric Gras a d’ailleurs obtenu le Prix Alfred Londres du livre, je ne pouvais en aucun cas passer à côté des Alpinistes de Mao (2023).

Cédric Gras (1982) précise d’emblée qu’il ne s’agit pas d’une suite de sa précédente enquête littéraire dans laquelle il s’intéressait aux débuts de l’alpinisme soviétique à travers l’épopée aussi héroïque que tragique des frères sibériens Abalakov, deux alpinistes de génie et véritables héros des cimes portés aux nues en URSS dans les années 1930 avant d’être déportés dans le cadre des purges staliniennes. C’est en effet un peu par hasard, en visionnant dans un mauvais doublage russe un long-métrage au box-office chinois, une super production shangaïenne, « un navet ultra-patriotique » intitulée Le grimpeur, qui revenait sur rien de moins que la première ascension septentrionale de l’Everest, que l’écrivain-voyageur, géographe et alpiniste russophone français s’est rendu compte qu’en Chine aussi se profilait une épopée similaire à celle qu’avait connue les frères Abalakov et que l’alpinisme chinois, maoïste, était lui aussi très fortement dicté « par les lois d’en bas, miroir des utopies et des pires régimes ».

Les années 1950 sont, dans le domaine de l’alpinisme mondial, marquées par la conquête des plus hauts sommets du monde, une course au pouvoir remportée haut la main par les grimpeurs occidentaux. En Chine à cette même époque il n’existait absolument aucun ascensionniste et pour cause: les Chinois ignoraient alors encore tout de cette étrange discipline sportive. Mais qu’à cela ne tienne! Bien que l’Everest ait été gravi pour la première fois en mai 1953 depuis le versant népalais grâce à la cordée britannique formée de Hillary et Tenzing et que tous les sommets de plus de 8000 mètres soient ensuite tombés les uns après les autres, le versant tibétain de l’Everest restait, lui, encore vierge et mystérieux.

La Chine ayant envahi le Tibet en 1959, la région était de fait devenue la propriété exclusive de Pékin dont l’accès sera longtemps interdit au reste du monde. Voilà donc une occasion en or pour la super puissance communiste de défier les impérialistes et capitalistes occidentaux en gravissant, avec la précieuse aide et expertise du « grand-frère soviétique », le Qomolangma (le nom chinois de l’Everest) par la voie tibétaine afin d’y planter, ensemble, leurs drapeaux rouges. La conquête socialiste de l’Everest s’inscrit donc dans un contexte socio-politique particulier et l’alpinisme socialiste devient une fois de plus l’apanage d’un prolétariat ultra-politisé, un alpinisme résolument politique dénué de toute culture et passion alpines.

« C’est notre montagne, nous devons la conquérir. »

Si Cédric Gras évoque avec franchise les difficultés auxquelles il a été confronté dans le cadre de ses recherches documentaires pour retracer les débuts de l’alpinisme chinois, il n’en reste pas moins qu’il a écrit une nouvelle enquête littéraire remarquable, aussi passionnante qu’instructive.

This cover of the China Pictorial 13th issue in 1960 features Wang Fuzhou, Gong Bu, Qu Yinhua and other Chinese mountaineers climbing up the Mountain Everest on 25 May 1960. (Photo by RMHB / Imaginechina / Imaginechina via AFP)

Il revient ainsi brièvement sur la biographie, fort succincte, des premiers alpinistes chinois, Xu Jing et Liu Lianman, de jeunes grimpeurs totalement novices et inexpérimentés qui n’avaient jamais vu la neige avant d’être envoyés en URSS pour y être formés avec l’objectif ultime de déposer le buste de Mao au sommet de l’Everest. Il évoque les premières ascensions de sommets plus « modestes » (cette partie du monde regorge d’une forêt de « petits » sommets de 6000 mètres) dans des conditions qui défient l’entendement ainsi que la première ascension chinoise en mai 1960 depuis le Tibet occupé, une ascension pourtant très largement contestée puisque le trio de grimpeurs chinois (dont Jing et Lianman ne font contre toute attente pas partie) n’ont pas rapporté de photos du sommet qu’ils ont atteint en pleine nuit.

Parallèlement à quelques explications et considérations d’ordre purement technique liées à la préparation et à l’ascension de sommets d’Asie centrale et de l’Himalaya, Cédric Gras dépeint longuement et de façon fort captivante le contexte social et politique dans lequel s’inscrit la conquête maoïste: le soulèvement tibétain maté dans le sang en 1959, la fuite du Dalaï Lama en Inde et la colonisation chinoise, la mise en oeuvre par Mao du « Grand bond en avant » dont les conséquences se sont révélées absolument tragiques pour le pays (imaginez: une famine sévit et décime des millions de Chinois mais peu importe, Mao est content puisque son buste trône enfin au sommet de l’Everest!), la mésentente croissante entre les deux super puissances communistes et enfin la Révolution culturelle et la déportation en masse dans des « classes d’études » -des camps de travail qui ne disent pas leur nom- de dangereux éléments subversifs dont fera d’ailleurs partie l’alpiniste chinois numéro un, Xu Jing. Si lors de cette période particulièrement sombre, il n’est plus question d’expéditions et d’alpinisme jugé totalement inutile, les affaires reprennent dans les années 1970. Le 26 mai 1975, neuf alpinistes chinois atteignent, preuves à l’appui cette fois, le sommet du Qomolangma. Le mystère quant à l’ascension réussie ou non du 25 mai 1960 reste à ce jour entier.

Note : 4.5 sur 5.

Lecture commune avec Alexandra du blog Je lis, je blogue.

Stock, mars 2023, 296 pages.




Image by Peter Anta from Pixabay

18 commentaires sur “Alpinistes de Mao · Cédric Gras”

    1. Nous partageons la même faiblesse pour les récits d’alpinisme de l’extrême 😊

      J’aime beaucoup la montagne pour ma part et l’un de mes rêves un peu fous (que je porte en moi depuis l’adolescence) est celui de faire un jour un trek dans l’Himalaya. Pas l’Everest, hein, je me contenterais très largement d’un « petit » 5000 mètres, ce qui s’apparente à une « simple » randonnée dans ces contrées 😅. Mais vu que je suis déjà sujette au mal de l’altitude à seulement 3000 mètres, mon rêve restera une utopie. A moins de pouvoir un jour m’offrir un congé sans solde de trois mois pour bénéficier d’une acclimatation de luxe de plusieurs semaines. L’espoir fait vivre!

      J’écrivais à Alexandra ce matin de me faire signe si elle voulait lire un nouveau récit d’alpinisme extrême ces prochaines semaines/mois. Si ça te dit, tu pourrais te joindre à nous.

      J’aime

      1. Même si je préfère la mer, mon voyage en Géorgie m’a bien surprise, avec les montagnes de plus de 5000 mètres, et j’ai beaucoup aimé les randonnées autour des 2500-2800 mètres. Plus haut, je n’ai jamais été, je ne peux donc pas dire si je suis sujette au mal des montagnes. Le camp de base de l’Everest n’est pas dans mes priorités mais on ne sait jamais.
        Pourquoi pas, pour le récit. Tenez-moi au courant !

        J’aime

        1. J’ai vu que tu avais publié un récit sur la Géorgie, je ne l’ai que rapidement parcouru pour l’instant mais prendrai le temps de le lire en détails en espérant y trouver quelques photos de ces sommets de 5000 mètres et randonnées qui t’ont tant plu. En Suisse, il est facile de monter à 3000 mètres, je commencerai mon acclimatation par là, en faisant les 1000 mètres de dénivelé positif à pied plutôt qu’en téléphérique, je suis persuadée que je me sentirai déjà moins mal une fois arrivée en haut après avoir fourni un bon effort, d’autant plus que j’ai déjà fait plusieurs randonnées avec un dénivelé positif de 800 mètres et une arrivée à 2800-2900 mètres et n’ai jamais eu de problème. Le choc physique en est forcément atténué. L’espoir est donc encore permis 🙂

          Aimé par 1 personne

  1. Cédric Gras nous a une nouvelle fois captivées toutes les trois avec ses récits d’escalades sur fond de dictature communiste. Fabienne a insisté davantage que moi sur l’aspect politique, ce qui est très bien. Bien que le contexte soit différent, je me demande si l’auteur ne nous proposerait pas ensuite une histoire de l’alpinisme indien… ça me plairait bien en tout cas. Je suis évidemment partante pour d’autres lectures communes sur l’alpinisme. Je suis comme Sunalee : j’aime les récits extrêmes mais je ne suis pas une grimpeuse (d’ailleurs j’ai le vertige !) ce qui ne m’empêche pas d’aimer la montagne et ses paysages, ainsi que les petites randonnées. C’est un beau projet que tu as Fabienne. J’aimerais être un peu plus aventureuse.

    J’aime

    1. Nous avons en effet retenu de notre lecture des éléments différents, ce qui fait toute la richesse de ces lectures communes. Un récit sur l’alpinisme indien me plairait bien à moi aussi, on verra bien ce qu’il décide 🙂 Mais en attendant, et avec le temps, je lirai tous ses récits précédents. Il y a de quoi faire!

      Aimé par 1 personne

  2. Pas trop mon truc au départ, je vis à moins de 100 m d’altitude mais on ne sait jamais, je me souviens d’une BD en 5 tomes que j’ai dévorée, Le sommet des dieux

    J’aime

      1. Belle lecture commune en effet. Cet auteur vous a visiblement toutes enthousiasmées par son sujet, mais son style n’est sûrement pas en reste. Pour ma part, je suis sujette au vertige donc l’alpinisme par procuration me va très bien 😅.

        J’aime

        1. Evoquer l’alpinisme dans sa dimension non seulement « physique » mais également et surtout politique est absolument passionnant! Je continuerai à lire Cédric Gras, sans hésiter.
          (Et moi aussi j’aime l’idée de pouvoir faire de l’alpinisme -et grimper sur le Toit du monde- par procuration 😅).

          J’aime

  3. ah moi aussi, mais j’ai découvert cela à travers les récits de Jon Krakauer – du coup, ton billet donne envie même si cela semble être plus historique/politique. Mais j’ai eu l’impression d’apprendre pas mal de choses en te lisant. Merci !

    et pour avoir vu des films et documentaires, je retiens surtout les doigts gelés brûlent avant de tomber .. pas pour moi !

    J’aime

    1. Mon billet aurait pu faire deux, voire trois fois cette longueur tant il y a de choses à dire sur ce livre mais je vous aurais tous perdus en route 😅 Gras manie parfaitement l’alternance entre les parties consacrées à la discipline de l’alpinisme avec des descriptions des entraînements et des ascensions d’une part et les défis et visées politiques liés à la conquête chinoise de l’Everest d’autre part. J’ai davantage insisté sur le côté historico-politique car j’ai trouvé cette dimensions vraiment instructive et passionnante, mais le côté « discipline sportive » n’est pas en reste.
      Je crois bien que « Tragédie à l’Everest » de Krakauer est l’un des premiers récits d’alpinisme que j’ai lu (et si j’ose dire « adoré »). Les doigts et les orteils gelés et brûlés sont malheureusement presque indissociables de telles expéditions de l’extrême effectivement.

      J’aime

Laisser un commentaire