Jeanne Chauvin · Michèle Dassas

Une biographie romancée consacrée à la pionnière du barreau en France ne pouvait que m’intéresser, d’autant plus après avoir lu Léonie B. de Sébastien Spitzer.

Michèle Dassas (1951), autrice d’une quinzaine de livres dont neuf romans, s’est spécialisée dans les destins de femmes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Avec Jeanne Chauvin, Pionnière des avocates (2024), une réédition de Femme de robe (2018) enrichie d’informations sur quelques affaires méconnues qu’elle a plaidées ainsi que d’une annexe de cinquante pages contenant un certain nombre d’extraits d’articles de journaux de l’époque, elle revient sur le destin hors du commun et le parcours semé d’embuches de la première avocate ayant plaidé en France.

« Porté par son amour maternel et aiguillonnée par ce sentiment d’injustice, Mme Chauvin décida de livrer un combat à travers ses enfants, celui de la valeur du courage et du travail, celui de l’équité entre homme et femme. »

Jeanne Chauvin (1862-1926) a seize ans lorsque son père, un notaire respecté ayant assuré une vie confortable à son épouse et leurs deux enfants, décède de façon aussi brutale qu’inattendue. La vie de la famille Chauvin bascule du jour au lendemain car à la suite de ce tragique décès, la famille perd non seulement les revenus qui la faisaient vivre mais également le respect de la bonne société de Provins en Seine-et-Marne. Ce déclassement social blesse profondément Mme Chauvin qui réalise avec amertume qu’une femme ne vaut rien sans un mari. Malgré cette douloureuse prise de conscience ou peut-être grâce à elle justement, elle se promet fermement de continuer à tout mettre en oeuvre pour que sa fille aînée puisse bénéficier d’une bonne éducation qui lui permettra, si nécessaire, de pouvoir s’affranchir de l’autorité d’un mari.

Jeanne Chauvin lors de sa prestation
de serment en 1900
@ Louis Rémy Sabattier publié dans L’Illustration, 22 décembre 1900.

Jeanne est une élève brillante. Après avoir obtenu rien de moins que deux baccalauréats de Lettres et de Sciences et une Licence en Philosophie, elle s’inscrit à la Faculté de Droit, « mue par une insatiable soif de savoir et par le désir d’exercer une profession utile. Elle voulait se mettre au service des autres et surtout des plus faibles, des illettrés, de ceux qui étaient démunis devant la Justice, à commencer par les femmes, citoyennes de seconde zone, qui ne pouvaient ni voter ni même témoigner dans les actes civils et notariés. »

Deuxième femme à entreprendre des études à la Faculté de Droit de Paris après Sarmiza Bilcescu (1867-1935) qui, la première, obtient en 1887 sa Licence en Droit (du jamais vu en France!), Jeanne est licenciée en Droit en 1890 et devient, deux ans plus tard, la première femme à soutenir en France son Doctorat en Droit, un doctorat portant sur L’étude historique des professions accessibles aux femmes. Elle commence alors à enseigner le droit dans trois lycées parisiens pour jeunes filles afin d’acquérir de l’expérience dans la transmission du savoir et de former de futures recrues. Parallèlement, elle devient chroniqueuse judiciaire, donne des conférences tout azimuts et ouvre un cabinet de conseils qui lui permet enfin de gagner sa vie et de s’occuper de sa mère. Son nom commence à circuler.

En 1896, elle commence à réfléchir sur la façon d’entamer le combat pour accéder au barreau. Son frère cadet Emile (1870-1933), militant socialiste convaincu, avocat et député, lui apporte son aide. En novembre 1897, elle franchit le pas et se présente à la Cour d’appel de Paris pour prêter serment. Mais la société française est encore très rigide et les mentalités ne sont pas prêtes pour le changement. Jeanne est déboutée.

Dès lors, elle consacre sa vie à lutter pour l’accession des femmes au barreau. Les obstacles sont nombreux: les humiliations, le mépris et la misogynie envers ces êtres dotés de « cerveaux d’oiseaux » n’ont aucune limite. Mais qu’à cela ne tienne! Jeanne est déterminée et s’accroche, envers et contre-tout. Le 1 décembre 1900, le président de la République Emile Loubet (1838-1929) promulgue enfin la loi permettant aux femmes d’accéder au barreau. Le 19 décembre 1900, Jeanne devient la deuxième femme après Sophie (Olga) Balachowsky-Petit (1870-1966) à prêter serment. En 1901, elle devient la première femme à plaider en France.

Parallèlement à sa vie professionnelle et ses luttes féministes, Michèle Dassas nous plonge dans l’intimité de Jeanne Chauvin. Elle nous présente notamment une jeune femme sensible passionnée par la peinture et une femme digne ayant choisi le célibat après avoir vécu une relation amoureuse décevante.

Jeanne Chauvin, Pionnière des avocates est une biographie romancée intéressante et très bien documentée tout en étant très fluide et agréable à lire et Michèle Dassas une autrice que je relirai avec plaisir.

Note : 3.5 sur 5.
Ramsay, avril 2024.
332 pages



© marcinturosz / Pixabay

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2ème lecture dans le cadre de l’année thématique « Monde ouvrier & mondes du travail » proposé par Ingannmic.

12 commentaires sur “Jeanne Chauvin · Michèle Dassas”

  1. J’adore ces pionnières qu’on redécouvre peu à peu! Cette biographie a l’air aussi instructive qu’agréable à lire, et c’est une très bonne idée pour le monde du travail évidemment.

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    1. Moi aussi! Effectivement, le fait que l’autrice ait choisi d’en faire un roman comprenant un certain nombre de dialogues en rend la lecture vraiment aisée. Certains de ses autres romans ont piqué mon intérêt, je compte bien la relire.

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    1. Tu as peut-être commencé « Femme de robe » qui est paru en 2018. « Jeanne Chauvin » est une réédition très récente. Il est beaucoup plus romancé que Léonie B. et comprend un certain nombre de dialogues mais je n’en ai pas été gênée. La lecture est très fluide et on y apprend tout un tas de choses malgré le côté romanesque.

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  2. Un beau parcours. C’est réconfortant de voir qu’à toute époque des femmes se sont battues, souvent très seules, pour que les choses changent. Quel courage elles ont eu !

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    1. Oui, quelle détermination et quel courage malgré les nombreux obstacles! Jeanne Chauvin a été portée par une mère exceptionnelle qui ne faisait pas de différence entre sa fille et son fils et était déterminée à rendre sa fille autonome et indépendante.

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    1. C’est un portrait de femme vraiment très inspirant que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. Je suis très admirative du parcours souvent difficile de ses femmes, de leur courage et de leur détermination.

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  3. C’est toujours fascinant ces portraits de femme qui n’ont pas été découragées par le contexte social de leur époque pour se faire leur place dans la société et ouvrir la voie à d’autres femmes par la même occasion.

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