Malgré mes grands coups de coeur pour Le sommet des Dieux de Jirō Taniguchi et Ma vie dans les bois de Shin Morimura lus il y a quelques années, je ne me tourne pas spontanément vers les romans graphiques, mangas ou bandes dessinées et ce n’est pourtant pas faute d’en voir régulièrement chez Electra, Alexandra ou Fanja. C’est Kathel qui m’aura finalement convaincue de faire un petit tour à la bibliothèque. Et comme je ne fais pas les choses à moitié, j’en ai emprunté sept d’un coup…! Seuls trois titres feront toutefois l’objet d’un billet au cours de ces prochaines semaines.
Celeste, l’enfant du placard (2022) est une très jolie bande dessinée engagée inspirée de faits réels dans laquelle les auteurs reviennent sur le statut très précaire des travailleurs saisonniers italiens en Suisse à travers le quotidien d’un « enfant du placard ».
Avant de se quitter pour les vacances de Noël en cette fin d’année 2020, les élèves de l’école italienne de Neuchâtel reçoivent les consignes pour leur devoir de vacances: ils doivent interviewer leurs grands-parents ou leurs parents sur leurs expériences d’immigration en Suisse. Léane, dont les grands-parents sont malheureusement décédés, a toutefois la chance de pouvoir s’entretenir avec l’une de ses voisines italiennes. La signora Celeste lui raconte alors comment elle est arrivée clandestinement en Suisse au printemps 1964 après un interminable voyage depuis les Pouilles, cachée dans le coffre de la voiture de son père saisonnier au moment de traverser la frontière Italo-Suisse à Chiasso.
Pierdomenico Bortune et Cecilia Bozzoli construisent leur intrigue sur l’alternance entre le présent et le passé, les discussions entre Léane et Celeste et les souvenirs d’enfance de cette dernière, tout en mettant en parallèle le confinement dû à la pandémie et le terrible enfermement imposé à Celeste dès son arrivée en Suisse à l’âge de dix ans.
« Ne fais pas de bruit. Ne fais pas grincer le plancher. »
Celeste fut l’un de ces milliers d’enfants de travailleurs immigrés en Suisse ayant été contraints de vivre cachés pendant des mois voire des années en raison d’une politique migratoire restrictive intolérable, une politique aussi opportuniste et hypocrite que dégradante et inhumaine appliquée pendant des décennies par un gouvernement qui se sentait gravement menacé par « l’invasion » et la « surpopulation étrangère ». Ces enfants ne pouvaient aller à l’école, n’avaient pas de camarades et vivaient reclus dans la crainte perpétuelle d’être découverts et reconduits à la frontière.

–
« Un petit peuple souverain se sent menacé: on avait appelé des bras et voici qu’arrivent des hommes » (Max Frisch)
Note : Le fameux Permis A définissant le statut de saisonnier (octroyé d’abord majoritairement aux travailleurs italiens, espagnols et portugais) est apparu en Suisse en 1934 et prévoyait uniquement un séjour de courte durée limité à la saison de travail (neuf mois maximum). Les prestations des assurances sociales étaient réduites et les travailleurs concernés n’étaient pas autorisés à changer d’employeur ni de domicile au cours de leur séjour. Enfin, le regroupement familial était strictement interdit. Le statut de saisonnier a perduré pendant près de septante ans avant d’être aboli en 2002 avec l’entrée en vigueur des Accords bilatéraux entre la Suisse et l’Union européenne.
Malgré un Happy End peu crédible mais mignon et qui m’a fait sourire, Celeste, l’enfant du placard est une très jolie bande dessinée classée jeunesse alternant entre des dessins en noir et blanc (présent) et sépia (passé) qui a le grand mérite de revenir sur un pan de l’histoire de la politique migratoire suisse et le triste sort réservé aux immigrés italiens au cours des années soixante et septante. Elle est complétée par un petit dossier didactique de quatre pages expliquant brièvement le contexte politique et social de l’époque.

53 pages
Celeste, bambina nascosta (2021)
Traduit de l’italien
–

Edifiant ! La citation de Max Frisch résume très bien les choses…
J’aimeJ’aime
Elle est très parlante en effet et résume à mon sens très bien les problématiques liées à la situation migratoire à travers le monde.
J’aimeJ’aime
J’ai l’impression que c’est une bonne pioche ! Les planches sont jolies et je ne connaissais pas l’histoire dramatique de ces travailleurs étrangers en Suisse.
J’aimeJ’aime
Une très bonne pioche en effet et qui a largement rattrapé mon premier flop BD…
J’aimeAimé par 1 personne
je lirai et ferai lire volontiers cette BD
J’aimeJ’aime
Elle est vraiment jolie visuellement et a le mérite d’aborder des questions importantes.
J’aimeJ’aime
Je ne connaissais pas du tout cette histoire d’enfants de travailleurs immigrés que les parents devaient planquer. C’est ce que j’aime avec les BD, on y trouve pas mal de sujets méconnus traités de façon accessible pour le grand public. Hâte de découvrir tes autres trouvailles !
J’aimeJ’aime
Oui, les BD sont un excellent moyen de sensibiliser autrement le grand public à des sujets méconnus et/ou importants. Je me souviens d’ailleurs avoir reçu « Jo » à l’école au tout début des années 1990. La BD avait été offerte à grande échelle par le Département de l’Instruction Publique genevois. Une BD qui a marqué toute une génération…
J’aimeJ’aime
Tu n’as pas fait les choses à moitié, en effet !
Comme Fanja, j’ignorais tout de ces enfants cachés en Suisse, et je trouve que le monde de la BD ouvre souvent des portes vers des sujets qu’on ne connaît pas.
J’aimeJ’aime
Une réalité terrible pour ces familles et ces enfants… J’ai fait quelques bonnes et moins bonnes pioches avec les BD empruntées et effectivement, c’est un excellent moyen de sensibiliser le public à certains sujets méconnus/importants.
J’aimeJ’aime
Effarant… merci pour cette nouvelle participation, qui vient enrichir un genre déjà très présent dans le récapitulatif de l’activité !
J’aimeJ’aime
Il se pourrait que je lise un roman sur le même sujet dans le cadre des Feuilles allemandes…
J’aimeJ’aime
ah j’ignorais tout de cette histoire, merci je vais voir si je peux l’emprunter ! pour la Suisse, j’y étais deux ans de suite, et j’ai pu voir le nombre d’immigrés qui travaillent comme vendeurs ou autres petits jobs. On discutait souvent avec eux car mon amie est Bosnienne et beaucoup viennent de l’Europe centrale.
J’aimeJ’aime
Tu étais en Romandie ? Si tu passes par Genève un jour, viens me faire un coucou 😉
Le statut de saisonnier concernait principalement les travailleurs des secteurs de la construction et de l’agriculture et le permis A a été aboli il y a un peu plus de 20 ans. Il existe divers types de permis de travail en Suisse : B (résident longue durée, renouvelable chaque année), C (autorisation d’établissement), G (frontalier) et L (courte durée, mois d’un an).
J’aimeJ’aime