La fileuse de verre · Tracy Chevalier

La brodeuse de Winchester (2020) m’avait captivée il y a quatre ans et presque donné envie de m’inscrire dans un club de broderie. Avec La fileuse de verre (2024), je ne refuserais pas un petit voyage du côté de Venise et plus particulièrement à Murano pour visiter l’un des nombreux ateliers de verre qui ont fait la renommée de l’île au cours des siècles.

Tracy Chevalier (1962) signe avec La fileuse de verre un roman historique ambitieux dans lequel elle s’intéresse à un art séculaire en brossant à la fois le portrait d’une femme en quête d’émancipation évoluant au sein d’une famille de verriers et celui d’une ville qui fut longtemps considérée comme l’une des plus grandes puissances maritimes et commerciales du monde.

En 1486, Venise se trouve à l’apogée de la Renaissance. Régnant en maître sur le commerce aussi bien en Europe que dans la majeure partie du monde, la Cité des Eaux semble vouée à rester riche et puissante à jamais. En face, de l’autre côté de la lagune se trouve Murano, l’île du verre. C’est sur cette île située à une demi-heure de gondole de Venise que tous les verriers sont cantonnés depuis que le doge les y a envoyés deux cents ans plus tôt afin de limiter les nombreux incendies dus à l’utilisation des fours, d’autant plus dangereux que Venise est surpeuplée. Depuis lors, les verriers ont l’interdiction absolue de quitter l’île, les secrets de fabrication des artisans du verre devant rester à Murano.

C’est à Murano que (sur)vit la famille Rosso et plus particulièrement Orsola dont nous allons suivre la vie quotidienne pendant plusieurs décennies, depuis sa tendre enfance jusqu’au soir de sa vie. En usant d’une construction temporelle originale quoique un peu déroutante, Tracy Chevalier nous fait parallèlement traverser les siècles et raconte de manière très précise comment l’art séculaire pratiqué par les maîtres verriers muranais a évolué au fils du temps et la façon dont ces derniers ont dû se réinventer afin de pouvoir s’adapter aux nombreuses contraintes imposées par un contexte social, économique et politique changeant. L’atelier devient ainsi progressivement une manufacture, l’art un pur commerce.

La fileuse de verre repose sur une solide documentation historique et revient également de façon captivante et très immersive -même si les événements historiques choisis sont parfois traités de façon inégale- sur la transformation en profondeur de Venise au fil des siècles. Autrefois une puissance commerciale majeure, la Sérénissime est successivement secouée notamment par des épidémies de peste, l’occupation autrichienne ou encore les guerres mondiales, perdant progressivement de son influence mais restant toujours très largement admirée pour sa grande et très riche scène culturelle. Enfin, Tracy Chevalier raconte la condition des femmes et, à travers les choix et décisions d’Orsola, évoque l’émancipation féminine et l’évolution d’un métier traditionnellement exclusivement réservé aux hommes.

Un roman aussi ambitieux qu’audacieux que, malgré quelques petites réserves, j’ai lu avec plaisir.

Note : 3.5 sur 5.

Tracy Chevalier sur le blog : La brodeuse de Winchester (2020), La jeune fille à la perle (2000).

La Table ronde, mai 2024.
432 pages

The Glassmaker (2024)

Traduit de l’anglais
par Anouk Neuhoff


Photo © GILBERTO MELLO Pixabay

« Le printemps des artistes » : 5ème lecture.
« Mondes du travail » : 5ème lecture.

27 commentaires sur “La fileuse de verre · Tracy Chevalier”

  1. On reconnait bien là, la marque de fabrique de Tracy chevalier. Un destin de femme avec une toile de fin historique. J’ai lu « La jeune fille à la perle » mais mon préféré reste « Prodigieuses créatures »

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    1. Oui c’est vrai, même si ici le contexte historique est bien plus présent que dans son précédent roman (ce qui n’est pas pour me déplaire, bien au contraire). J’ai encore quatre de ces romans dans ma PAL mais pas celui que tu mentionnes. Mais je compte bien tous les lire!

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    1. Ce roman m’a donné très envie de poursuivre mon immersion à Venise, pas forcément tout de suite mais au cours des prochains mois. Je vais aller chercher l’inspiration sur ton blog, ça tombe très bien! Merci 🙂

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  2. Comme Luocine, je m’étais un peu lassée des romans de Tracy Chevalier, lus sans doute de manière trop rapprochée. J’y reviendrai sûrement avec plaisir maintenant que de l’eau a coulé sous les ponts depuis le dernier.

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    1. Laisser passer un peu de temps a du bon parfois même si cela peut s’avérer difficile quand on aime beaucoup un auteur (attention avec Bakker 😉). Je n’ai pas assez de recul pour ma part car je n’en ai lu que trois (en quatre ans) et la lassitude ne m’a pas (encore?) gagnée.

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  3. Je ne l’ai jamais lu, même si je viens de lire un article sur elle dans le magazine Elle. En lisant les commentaires, et ton billet, j’ai l’impression qu’elle s’immerge totalement dans ses recherches, mais au final, il y a quand même une histoire ? L’article parle justement de l’écriture de ce roman, les mois passés en Italie, etc. Je pose cette question car ta note reflète sans doute ton avis.

    J’aime bien découvrir une époque mais je préfère un documentaire ou une non-fiction à un roman trop ambitieux qui se perd un peu, est-ce le cas ici ? Mais toi tu aimes, tu ne te lasses pas, donc profite !! Et oui, garder un peu de distance entre les lectures est une bonne solution. J’adore retrouver Elizabeth Strout par exemple.

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    1. En toute franchise, j’ai eu de la peine à écrire ce billet car il y avait tellement de choses à dire! Et ton commentaire confirme d’ailleurs que j’ai omis de mentionner certains points. Je me suis en effet davantage concentrée sur le côté « documentaire » en mettant en avant les thématiques qui m’ont le plus plu, à savoir l’histoire et l’évolution de Venise et celle de l’artisanat du verre, tout en négligeant le côté purement romanesque. Oui, il y a bel et bien une histoire. Ce que j’apprécie particulièrement dans les romans de Tracy Chevalier c’est le sérieux avec lequel elle effectue ses recherches et l’importance de son travail se ressent bien dans ce roman. Il n’est pas lourd pour autant et reste très fluide et romanesque. Selon moi, il est peut-être un peu trop ambitieux car elle aborde de façon assez inégale certains épisodes historiques majeurs mais je ne dirais pas qu’elle se perd pour autant.

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  4. Je ne suis pas revenue à cette autrice depuis La jeune fille à la perle lu il y a moult temps et pourtant j’avais beaucoup aimé. C’est le genre de roman historique que j’aime bien. Il faudrait que je lise ses autres romans !

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  5. Cette auteure ne m’a jamais tentée, ses romans se passant généralement à des époques qui ne m’attirent pas vraiment… mais cela fait une belle proposition pour l’activité sur le monde du travail, qui m’a par ailleurs incitée à créer une nouvelle catégorie !

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    1. Les descriptions et explications concernant le travail du verre et l’évolution du métier de verrier sont en effet vraiment précises et intéressantes tout en étant bien intégrées dans la trame romanesque.

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    1. Le choix de la temporalité « alla Veneziana » m’a un peu déroutée même si au final il faut reconnaître que cela fonctionne. Ma plus grande réserve vient de l’importance très inégale qu’elle a accordée à certains événements historiques majeurs. L’épisode de la peste était selon moi trop long par rapport aux autres (notamment ceux consacrés à Napoléon et à l’occupation autrichienne) que j’aurais souhaité voir développés davantage (excepté la partie sur le covid haha).

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      1. J’étais moi aussi un peu perplexe au départ, mais effectivement, l’idée est en réalité assez géniale.
        Je n’ai pas été gênée par ce que tu remarques, mais c’est vrai qu’à la réflexion c’est quelque chose à noter (moi non plus, je n’aurais pas voulu voir le covid abordé plus longuement…). Merci pour ces précisions !

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