· Tous tes enfants dispersés · Beata Umubyeyi Mairesse

Que lire après ça?! J’ai terminé ce roman il y a quelques jours déjà mais j’y reviens sans cesse, incapable que je suis de passer à autre chose. Il s’agit d’un roman au sujet grave certes mais d’une sensibilité et d’une humanité bouleversantes. Ma dernière lecture de l’année et assurément l’une des plus belles!

Avec Tous tes enfants dispersés (2019), l’auteure franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse signe un premier roman d’une force et d’une beauté inouïes autour des questions de l’exil, de l’identité, de la mémoire et de la filiation avec en toile de fond le génocide des Tutsi du Rwanda.

Tous tes enfants dispersés est un roman d’apprentissage d’une grande profondeur et richesse dans lequel l’auteure, elle-même métisse et survivante du génocide, raconte les ravages de l’Histoire sur trois générations d’une famille métissée et dispersée. Si le génocide rwandais se trouve bel et bien au coeur de l’histoire de cette famille, il ne s’agit pas d’un roman sur le génocide mais bien sur la façon dont ses membres tentent de « soulever le couvercle du chagrin », de se reconstruire et de se retrouver après une telle tragédie.

Est-il possible de réparer l’irréparable, de rassembler ceux que l’Histoire a dispersés?

Tous tes enfants dispersés est un roman choral qui s’articule autour de trois personnages principaux survivant entre le Rwanda et la France, Butare et Bordeaux. En donnant successivement la parole à Blanche, jeune métisse franco-rwandaise ayant pu fuir le Rwanda pour la France au début du génocide, à sa mère Immaculata, survivante du génocide, et à Stokely, le fils de Blanche, l’auteure raconte une famille profondément meurtrie et écartelée entre le passé et le futur, entre l’Europe et l’Afrique.

« Tu viendras nous visiter quand le pays et les coeurs auront été réparés. »

C’est ainsi que la mère survivante (féministe avant l’heure) restée au pays parlait à sa fille exilée, une fille devenue à la fois « une passante » et « une plante exotique importée ». Si Blanche ne doute pas que le Rwanda se relèvera, il en va différemment de la reconstruction des hommes et des coeurs. Lorsqu’après trois ans d’exil elle retourne enfin chez elle avec l’espoir de pouvoir reprendre le fil de sa vie, le retour aux sources est en effet extrêmement douloureux tant les traumatismes semblent insurmontables. C’est une famille en lambeaux qu’elle retrouve.

« J’étais seule ce midi devant vous, et le monde ne voulait toujours pas entendre l’écho infini de ces trois années dans nos vies. J’aurais aimé pouvoir nous rafistoler avec ma bouche. Trouver des mots-baume, des gestes doux, surtout ne pas vous heurter. J’ai remisé mes rancoeurs, l’histoire de mon père, mon exil, mes galères françaises. Ce que Bosco et toi aviez subi était sans commune mesure. »

L’importance de la parole ainsi que celle, essentielle, de la transmission entre les générations sont des thèmes centraux dans ce roman. Mère et fille se retrouvent mais sont dans l’incapacité totale de communiquer. Quelques temps après ces premières retrouvailles, un nouvel événement traumatisant affectera d’ailleurs gravement Immaculata qui mettra semble-t-il alors définitivement « un cadenas à sa bouche et en [jettera] la clé. » Comment peut-on dès lors transmettre/recevoir un héritage, une mémoire, s’identifier avec son Histoire et se (re)forger une identité si la parole est sacrifiée?

A travers des personnages principaux mais aussi secondaires extrêmement profonds (Bosco le demi-Hutu et demi-frère de Blanche ainsi que Samora le mari franco-antillais de cette dernière), Beata Umubyeyi Mairesse se penche avec beaucoup de sensibilité et de justesse sur les questions cruciales et souvent douloureuses du métissage et de la quête/crise identitaire.

Enfin, je ne saurais terminer sans mentionner l’omniprésence dans le roman du jacaranda, cet arbre importé aux fleurs magnifiques, symbole fort de la rencontre entre l’Occident et l’Afrique…

Très grand coup de coeur pour ce roman puissant et bouleversant d’humanité qui restera longtemps gravé dans mon coeur.

Tous tes enfants dispersés, Beata Umubyeyi Mairesse
Editions Autrement, 256 pages, août 2019.

4 réflexions au sujet de “· Tous tes enfants dispersés · Beata Umubyeyi Mairesse”

  1. Un sujet difficile souvent traité qui tombe facilement dans le misérabilisme. J’avais presque honte de ne pas aimer le document de Annick Kayitezi-Jozan, Même Dieu ne veut pas s’en mêler, lu pour le jury Elle l’an dernier. Mais celui-ci est très touchant, il nous emmène bien plus loin que les faits dramatiques.

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