Tu ne seras plus mon frère · Christian Blanchard

Si on m’avait dit que je privilégierais un roman orienté géopolitique ultra réaliste sur les ravages de la guerre civile en Syrie à un voyage poétique tout en douceur en terre islandaise je ne l’aurais pas cru, d’autant moins que je me réjouissais de débuter la nouvelle année en compagnie de Jón Kalman Stefánsson. Mais après m’être droguée à la série politique danoise Borgen entre Noël et Nouvel An, je n’ai plus du tout eu envie d’Islande, de grands espaces, de nature, d’isolement et de poésie. Il me fallait quelque chose de plus costaud. Et j’ai été servie.

Dans son dernier roman, Tu ne seras plus mon frère (2021), l’ancien enseignant, formateur et proviseur français Christian Blanchard (1959) se penche sur le conflit armé qui déchire la Syrie depuis 2011. En alternant deux cadres spatio-temporels et deux intrigues vouées à se rejoindre de façon brutale, il donne un aperçu global -politique mais également social- de la complexité de cette longue guerre civile dont l’origine s’inscrit dans la continuité des printemps arabes qui ont embrasé l’Afrique du Nord à partir de décembre 2010.

Le conflit est abordé en Syrie à travers l’histoire d’une famille franco-syrienne qui, suite à la répression féroce des manifestations anti-Assad, se divise avant de se déchirer de façon irrémédiable en raison de convictions idéologiques antagonistes. Tandis que le cadet des frères Berger décide à tout juste dix-sept ans de s’engager corps et âme aux côtés des forces armées régulières de Bachar el-Assad, l’aîné déserte et rejoint les rebelles de l’Armée syrienne libre. La réconciliation est impossible et les deux frères autrefois unis se considèrent dès lors comme des ennemis jurés.

En Seine-Saint-Denis, une assistante sociale chargée de superviser pour l’Aide sociale à l’enfance le retour en France des enfants de djihadistes français est confrontée à l’horreur absolue lorsqu’un jeune garçon dont elle supervise la réinsertion est abattu devant ses yeux d’une balle dans la tête. Si elle est terriblement choquée par ces assassinats en série -le garçon est le troisième enfant rapatrié de Syrie exécuté par un sniper-, elle ne compte pas renoncer à ce qu’elle considère être son devoir: tenter de sauver ces enfants qui ont grandi dans des camps sous le commandement de Daech, récitent le Coran par coeur et comptent avec des balles, des chars et des bombes.

Christian Blanchard signe avec Tu ne seras plus mon frère un roman noir très bien documenté dans lequel il aborde de nombreuses thématiques aussi intéressantes et captivantes du point de vue historique que glaçantes et poignantes du point de vue humain. Il est ainsi question, d’une part, des origines et de l’évolution du conflit, de la création de l’Etat islamique et du bouleversement des rapports de force qui en a résulté, de l’organisation (ou la désorganisation) des deux armées et des divers groupuscules, de l’ingérence ou au contraire de l’absence d’implication de la part de la communauté internationale et, d’autre part, des relations sociales compliquées, notamment familiales, de filiation et de fraternité.

Enfin, Christian Blanchard aborde la question très sensible du rapatriement des « lionceaux du califat », ces enfants entre quatre et seize ans endoctrinés par Daech afin de perpétuer l’idéologie extrémiste. Ces enfants peuvent-ils être « sauvés », intégrés ou réintégrés dans la société occidentale ou sont-ils définitivement « perdus » et donc dangereux? L’ampleur de la tâche à laquelle est confrontée l’assistante sociale Florence Dutertre est d’autant plus délicate qu’elle peut avoir des répercussions dramatiques. Faut-il dès lors enfermer des enfants inoffensifs ou mettre en liberté de potentielles bombes à retardement?

Tu ne seras plus mon frère est un roman tout sauf joyeux dont la thématique peut rebuter, certes, mais il a le grand mérite d’éclairer de façon simple et fluide les tenants et aboutissants d’une guerre civile complexe, de rappeler que ce conflit terriblement meurtrier est malheureusement encore loin d’être terminé et enfin -et peut-être surtout- de questionner notre humanité et notre solidarité envers le peuple syrien.

Note : 4 sur 5.
Belfond, février 2021, 352 pages.

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