Les Oracles · Margaret Kennedy

Après le savoureux Le Festin (2022) et Divorce à l’anglaise (2023), voici Les Oracles (2024), une comédie grinçante autour de l’art contemporain et du goût douteux dont font preuve certains soi-disant connaisseurs.

La romancière, dramaturge et scénariste anglaise Margaret Kennedy (1896-1967) a publié quatorze romans entre 1923 et 1961 dont The Oracles en 1955. Les Oracles, dont la traduction française datait de 1959, est le troisième titre de l’autrice à bénéficier d’une traduction entièrement révisée.

Le roman s’ouvre sur la description très précise d’un orage encore lointain dont la rapide progression affole « les bonnes gens » de East Head, une petite communauté située non loin de Bristol dans le sud-ouest de l’Angleterre. En personnifiant ce phénomène météorologique, Margaret Kennedy instaure, dès les premières lignes, une certaine tension. Et pour cause. Si aucun dégât humain et matériel n’est à déplorer, la foudre s’est toutefois abattue sur un chêne et la chaise de jardin qui se trouvait dessous. Cette simple chaise, dorénavant méconnaissable, devient rapidement source d’émoi pour certains habitants de la petite ville.

Lorsque les jeunes enfants Swann la trouvent dans leur jardin le lendemain, ils sont littéralement terrorisés :

« La CHOSE se dressait juste sous l’arbre foudroyé -et c’était la plus affreuse qu’elle eût jamais vue. De la taille de Serafina, à peu près, et d’un rouge furibond. Une longue et mince jambe, finissant par un pied énorme et plat. Sa tête était minuscule, protubérance de la forme d’une poire au bout d’un cou tordu. La chose n’avait pas de bras mais, comme le disait Mike, elle semblait les viser, hérissée qu’elle était de piquants de tailles diverses, ressemblant à des flèches diaboliques. »

Lorsqu’elle est retrouvée plus tard dans l’appentis de Conrad Swann, le sculpteur bohème local, certaines personnalités du monde artistique se persuadent qu’il s’agit là de sa dernière oeuvre, une magnifique sculpture abstraite censée représenter Apollon créée dans le but de participer à un grand concours. Le principal intéressé ayant mystérieusement disparu, personne ne peut les détromper. Commence alors un véritable branle-bas de combat pour s’emparer de ce chef-d’oeuvre, une véritable mission d’utilité publique menée tambour battant par l’agente du sculpteur, Martha Rawson, une jeune femme « au sourire carnassier » et aux dents rayant le plancher intimement persuadée de sa supériorité intellectuelle et artistique.

« Il fallait tout d’abord mettre à bas l’inévitable résistance à l’étrangeté. Ces acquéreurs putatifs auraient certainement une réaction de rejet à la vue de l’Apollon […]. Dans des termes très simples, que l’intellect le plus limité pouvait comprendre, elle leur expliqua que nombre d’oeuvres considérées aujourd’hui comme magistrales avaient été, à leur époque, jugées hideuses, ridicules. Rares étaient ceux qui pouvaient apprécier d’emblée une oeuvre originale, moderne. Les masses les recevaient toujours avec des hurlements de protestations. »

Effectivement, tout le monde ne partage pas son enthousiasme pour cet objet d’art résolument avant-gardiste:

« La chose se trouvait sur l’estrade du piano: un amas de métal à la fois gracile et mesquin, informe et anguleux, mais curieusement menaçant, comme prêt à vous bondir dessus à tout moment. Il y avait de quoi sursauter. Quelle mocheté! »

En six parties plus ou moins longues et plus ou moins intéressantes et savoureuses consacrées à divers membres de la communauté d’East End, Margaret Kennedy ridiculise ouvertement et se moque, en faisant preuve d’une acidité parfois jubilatoire, du savoir-faire et savoir-être de ceux qui se targuent d’appartenir à une certaine élite intellectuelle et artistique supérieure.

Parallèlement, elle met en lumière le quotidien pas toujours rose de certains habitants de la petite ville, tels que celui du couple de jeunes parents formé par le londonien Dickie Pattinson, notaire de son état et un bien piètre comédien à ses heures perdues, et sa femme Christina née et élevée à East Head à laquelle son mari reproche déjà bientôt son provincialisme, critique malvenue qui fait inévitablement basculer leur bonne entente conjugale. Autour d’eux gravitent un vendeur d’art et ami proche de Conrad Swann, un architecte misanthrope et bien d’autres personnages secondaires. Quant aux cinq jeunes « enfants Swann » que l’autrice épargne de toute critique et moquerie, ils se retrouvent entièrement livrés à eux-même depuis que la dernière conquête du sculpteur disparu a lâchement pris la tangente.

Si toutes les parties ne se valent pas, j’ai beaucoup apprécié lire ce nouvel opus de Margaret Kennedy et son ton mordant si caractéristique m’a souvent fait (sou)rire.

Note : 4 sur 5.

Margaret Kennedy sur le blog : Le festin / Divorce à l’anglaise

La Table ronde, avril 2024.
360 pages

The Oracles (1955)

Traduit de l’anglais (GB)
par Anne-Sylvie Homassel


© Abel Escobar / Pixabay

°°°

3ème lecture pour « Le printemps des artistes » proposé par Marie-Anne

20 commentaires sur “Les Oracles · Margaret Kennedy”

  1. J’ai vraiment été emballée par Le festin, et relirait probablement cette auteure. Je note que tu sembles avoir été un peu plus conquise par celui-là que par « Divorce à l’anglaise »..

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  2. J’aime beaucoup cette couverture que je comprends mieux grâce à ton résumé 😉. Seuls les enfants semblent trouver grâce aux yeux de Margaret Kennedy, toujours aussi mordante!

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    1. Je trouve aussi que le choix de la couverture, comme celle des deux romans précédents d’ailleurs, est particulièrement réussie et correspond bien non seulement à l’intrigue mais aussi au ton de l’autrice. J’aime beaucoup la dimension satirique de ses romans. Je ne me souviens plus si tu as lu « Le festin »…

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  3. J’avais trouvé Le Festin particulièrement réjouissant et ce ne sera pas mon dernier de l’autrice. J’ai l’impression que ce roman-ci pourrait bien me plaire aussi. Le postulat de départ est déjà plutôt original et assez cocasse.:)

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  4. Je compte découvrir cette autrice avec Le festin suite aux notes très positives de plusieurs blogueuses, dont la tienne, et je vois que depuis ce premier titre, tu poursuis tes lectures. C’est très bon signe !

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    1. « Le festin » m’avait enchantée en effet et « Les Oracles » est dans le même genre. J’ai une petite préférence pour ces deux-là. Je guetterai ton futur avis, en espérant qu’il te plaira autant qu’à nous.

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  5. Je suis à peu près persuadée d’avoir lu quelques titres dans ma jeunesse, mes lesquels ? Je ne cours pas grand risque à en relire au moins un, j’ai dû oublier beaucoup.

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    1. Ses autres romans traduits en français et édités dans les années 50 sont introuvables à la bibliothèque. J’espère que d’autres rééditions suivront. Parmi celles déjà parues, ma préférence va à « Le Festin » et « Les Oracles ».

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  6. Bonjour Fabienne, merci beaucoup de cette participation ! Il me semble avoir déjà vu des chroniques sur Margaret Kennedy sur certains blogues mais je ne l’ai encore jamais lue. D’après ton billet, cette satire de l’art contemporain est particulièrement réjouissante ! Je prends bonne note de ta participation dans le bilan du début juin. Très bonne journée à toi 🙂

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