Little Rock 1957 · Thomas Snégaroff

« Les enfants en Virginie et en Caroline du Sud, et je les ai vus de mes yeux, jouent ensemble dans les rues, jouent ensemble dans les fermes, partagent les mêmes routes, et jouent ensemble au ballon après l’école. Mais ils sont séparés à l’école. Il y a là quelque chose de surréaliste. Ils peuvent voter ensemble, ils peuvent vivre ensemble, ils peuvent aller dans les mêmes universités publiques, mais s’ils allaient ensemble dans les écoles élémentaires et les lycées, le monde s’effondrerait. »

Voici ce qu’affirmait avec force et conviction l’avocat de la NAACP Thurgood Marshall devant la Cour suprême des Etats-Unis le 8 décembre 1953. Sa vibrante plaidoirie contre l’absurdité de la ségrégation scolaire aboutit quelques mois plus tard à une victoire historique: le 17 mai 1954, la Cour suprême rendit une décision unanime en invalidant un arrêt de 1896 et en se prononçant pour la déségrégation scolaire.

Si la décision fut historique, la Cour n’avait pas décidé des modalités et du rythme de son application et les tentatives de la mise en pratique de la déségrégation se révélèrent absolument catastrophiques, notamment en Arkansas. La ville de Little Rock occupa ainsi longtemps les devants de la scène médiatique en raison de son refus catégorique d’obtempérer aux injonctions fédérales.

Le 4 septembre 1957, neuf élèves afro-américains auraient dû intégrer pour la première fois Central High School, un prestigieux lycée public jusqu’alors réservé aux seuls élèves blancs de Little Rock. Mais c’était sans compter sur le gouverneur Orval Faubus et sa violente politique ségrégationniste! Personnage infect et raciste notoire, il organisa la révolte, attisa la haine et la persécution, à tel point que la rentrée ne put avoir lieu pour les neuf nouveaux étudiants.

Ce n’est que trois semaines plus tard qu’ils ont finalement pu intégrer le lycée grâce à l’armée envoyée en renfort par le Président Eisenhower. 11’500 soldats! 11’500 soldats. Voilà les extrémités auxquelles il a fallu arriver pour escorter neuf élèves noirs au lycée et leur garantir leurs droits constitutionnels! Et la bataille fut encore loin d’être gagnée puisqu’ils ont dû subir pendant toute l’année scolaires des sévices indescriptibles et absolument inhumains!

Mais malgré toutes ces horreurs, ils ont fait preuve d’un courage et d’une dignité absolument remarquables.

« Les neuf » de gauche à droite et de haut en bas:
Jefferson Thomas, Melba Pattillo, Terrence Roberts, Carlotta Walls, Daisy Bates (NAACP), Ernest Green // Thelma Mothershed, Minnie Jean Brown, Elizabeth Eckford, Gloria Ray

Little Rock 1957 (2019) est une enquête aussi captivante que profondément révoltante dans laquelle le journaliste et historien français Thomas Snégaroff se penche sur l’un des droits humains les plus précieux: le droit à l’éducation.

Pour ce faire, il revient évidemment sur ce qui se passa à Little Rock en cet automne 1957 et fait toute la lumière sur cette année scolaire entrée dans les annales, mais pas seulement. Il retrace ainsi brièvement l’histoire de l’intégration raciale en milieu scolaire depuis les premières tentatives de parents noirs au début des années 1900, agrémente son récit de diverses anecdotes pour expliciter le contexte et établir un lien avec le déferlement de la fureur blanche en 1957.

Il explique également que ces événements ne peuvent se résumer à un affrontement binaire et simpliste entre Blancs et Noirs. La déségrégation provoqua ainsi d’importantes craintes au sein des milieux d’affaires et fut la sources d’infinies angoisses pour les « white trash » dont la rage était tout autant raciale que sociale.

Enfin, et c’est peut-être de loin le plus révoltant, il démontre que soixante ans plus tard la situation est toujours très loin d’être réglée. En 2019, les inégalités entre Blancs et Noirs en milieu scolaire persistent. Pire, la re-ségrégation est en marche dans certaines villes du Sud!

Vous vous en doutez: en lisant ce récit mon sang n’a fait qu’un tour. Et pas qu’une fois. J’ai pesté et j’ai ragé. Je me suis emportée, souvent. Mais comment rester stoïque devant tant de violences et d’injustices? Comment ne pas s’insurger devant l’hypocrisie crasse du « separate but equal », devant le scandale absolu des impôts des familles noires utilisés pour financer le système scolaire des Blancs? Comment ne pas ricaner devant le fantasme parfaitement ridicule du corps blanc? Comment ne pas s’indigner devant un système d’intégration basé sur l’oppression et le silence absolu des Noirs? Comment ne pas souffrir devant les atrocités et les actes de pure barbarie perpétrés à l’encontre de ces étudiants dont le seul « tort » est d’être noir?

En 2019, l’égalité scolaire entre Noirs et Blancs n’existe toujours pas dans les faits.

Conclusion: lisez ce livre. Empruntez-le, achetez-le, faites-le vous offrir, vendez un rein ou braquez une banque si nécessaire mais lisez-le!

Editions 10/18, 311 pages, septembre 2019.

7 réflexions au sujet de “Little Rock 1957 · Thomas Snégaroff”

  1. Vache. Je vais ajouter une ligne à ma lettre au Père Noël. Billet exalté et flamboyant, merci pour la découverte de ce livre que je découvre avec toi ! Je me souviens d’avoir lu quelques articles sur cette désagrégation, mais là !

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  2. je l’ai vu dans les sorties 10/18 – même si j’ai étudié l’histoire américaine et en particulier ce tronçon à la faculté, ça ne me fera pas de mal d’y retourner !

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  3. Tu sais être une fois de plus convaincante… J’ai lu, il y a quelques années, « Sweet sixteen » de Annelise Heurtier. C’était mon premier contact avec l’histoire de ces étudiantes. Tu me donnes la piqure de lire, cette fois, une version adulte, plutôt que jeunesse…

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